Trois

« Quoi ? Que ferais-je si 1+1 était en fait égal à 3, et tout ce qui s'ensuit ? Heu... J'avoue que je n'avais jamais pensé à ça... Mais ! Cela voudrait dire que... »
- Ne me lisez pas



Je suis un, tu es une. Mon un ajouté à ton une, cela donne trois. Trois car toi et moi, plus cet autre, celui que nous sommes à deux, ce un nouveau qui existe soudain, fusion des corps et des esprits.

Je suis unique, comme tout le monde. Je suis une somme de choses et d'autres, que certains appellent personnalité. Je suis donc une personne. Selon certains, je suis aussi un Homme, dans le sens de l'Humain, qu'on dissocierait de l'Animal. Pourtant je me sens plus proche de l'Animal que de la plupart des Hommes. Selon d'autres, je suis un corps et une âme. Je serais d'ailleurs surtout une âme, une essence spirituelle, en pleine maîtrise de son corps. Pour autant, je peux assurer n'avoir jamais ressenti d'essence vitale ou d'âme d'aucune sorte en moi. Je ne suis pas vraiment spirituel, je suis plus proche de la matière, j'aime à sentir la terre sous mes pieds et goûter à la fraîcheur de l'eau des ruisseaux. Je suis un et j'ai du mal à y trouver d'autres sens ou explication qu'un ensemble d'éléments mathématiques, logiques, une série d'évènements, de parcours, qui ont formé l'ensemble des opérations ayant pour résultat ce un.

Mon un s'est défini à la naissance, je suppose, par une succession de hasards, de rencontres, d'héritages et environnements familiaux. Arrivé à un certain âge, vers mes sept ans, peut-être, j'ai commencé à faire mes propres choix, influençant l'ensemble des définitions constituées jusque là. J'ai enrichi ma personnalité pour enfin devenir unique, comme tout le monde. Cette tendance s'est accentuée, gagnant son point culminant à l'adolescence et jusqu'à mes dix-huit ans. Bien que me considérant à cette époque largement différent — tendance à être à l'écart, opinion souvent opposée à l'avis général, choix régulièrement critiqués comme « inutiles » ou « excentriques », habitude de me cacher des autres — je sais aujourd'hui que j'étais loin d'être le seul à être forgé de cette personnalité quelque peu excentrique.

L'année de mes dix-huit ans, en école d'art, j'ai croisé d'autres personnalités ayant chacunes leurs spécificités, mais coulées du même moule que le mien. Un mélange de désintérêt des futilités de la société, qui se transformera plus tard en dégoût ou en désillusion, couplées à une volonté d'observer, de comprendre, de créer. Si on exceptait les quelques égocentriques uniquement intéressés par eux-mêmes, je tenais là le profil type de l'artiste.

J'ai mis les quelques années qui suivirent à réaliser que c'était bien sûr plus complexe que je ne le pensais, qu'on ne pouvait pas définir si simplement les personnes sur quelques critères. Les humains avaient probablement passé plusieurs millénaires à tenter de régler la question et il valait mieux que je cesse de chercher des réponses sans arrêt. Un des fondements de ma volonté de créer était certainement ce « qui suis-je ? », qui en fin de compte était profondément inexplicable.

Arrivé au quart de siècle, l'esprit apaisé, persuadé de ne jamais trouver de réponse et moins prompt à poser la question, embourbé dans les réalités quotidiennes d'une société abrutissante, j'ai soudain entrevu un indice. La réalité scentifique de mon un, que j'avais toujours confronté à une réalité scientifique des un autres, allait subitement se heurter à une toute autre vision des choses.

Je l'ai rencontré. Dans toute la série d'explications possibles et de typologies de personnes que j'avais dressé dans mon petit schéma mental, il n'y en avait pas une seule qui lui correspondait. L'ensemble des définitions de son une étaient similaires aux miennes et pourtant elle n'était pas moi. Elle était à la fois comme moi et très différente de moi, comme si un n'était plus égal à un. En apprenant à la connaître, j'étais de plus en plus persuadé qu'elle me correspondait en tous points, sans pour autant être mon miroir. Plus j'essayais de me poser la question « qui est-elle » plus cela répondait à la question « qui suis-je » et ma petite logique rassurante se voyait démontée à chaque rencontre, chaque nouvelle discussion, chaque instant en sa présence.

J'étais un, elle était une et notre rencontre n'a jamais donné deux. Je suis toujours resté un, entier, grandi de cette rencontre, j'ai veillé à ce qu'elle reste une, entière, nous nous sommes nourris l'un de l'autre et nos corps et nos esprit se sont unis pour ne faire plus que trois. Je n'explique ni le comment ni le pourquoi mais je suis finalement autant fasciné que comblé de cette étrange réalité. C'est comme si au fond de moi je n'avais jamais vraiment été complet. J'étais probablement une sorte de un et demi attendant de trouver son égal pour finir entier.

La vérité, c'est que je pourrais écrire notre rencontre sous couvert de tous les styles, de tous les genres, comme une formule ou avec des termes littéraires, je n'arrive pas à exprimer vraiment, profondément et de façon sincère et satisfaisante, ce que je ressens pour toi. Je crois que c'est fondamentalement inexprimable. Je pourrais dire :

Ce que je ressens pour toi est à la fois magique, incroyable, inimaginable, infini, parfait, fascinant, merveilleux, précieux, inestimable, adorable, fusionnel, source de bonheur, de joie, de tendresse et tellement profond que j'aurais vécu mille vies en une seule seconde à tes côtés.

En dehors de l'aspect banal et cliché de la déclaration, ça resterait de l'écriture, des formulations, ça n'approcherait pas d'un pour cent la force de mon sentiment.

Je pourrais représenter tout ça par un tableau, mais même si c'était le plus grand chef d'oeuvre du siècle, il aurait un pour cent de l'aura que tu dégages pour moi.

Je pourrais faire une sorte de conclusion touchante à ce texte, en marquant par exemple tout simplement :

Je t'aime

Mais je pourrais aussi tout simplement écrire noir sur blanc, ce recueil en étant le parfait témoin, que tu es la chose la plus incroyable que j'aie jamais rencontrée, tellement qu'y a pas de mots pour l'écrire ; que tu es tout ce dont je n'osais plus rêver dans la vie à un point que je ne comprends toujours pas comment ça se fait, mais je crois que je ne cherche plus, je profite de la chance qui m'est donnée de m'unir à toi je l'espère pour toujours, moi, toi, notre amour fusionnel, douce trinité ; et si je ne sait pas comment t'appeler — Âme soeur semblant le terme le plus approchant — mon coeur lui saura toujours te ressentir, au fond, tout près, dans un monde des sentiments où les phrases les plus longues ne sont pas les meilleures.
Une oeuvre évolutive réalisée en 2012 par Sylvain pour Hédia.
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